Une personne anonyme a écrit un article au sujet d’un petit billet qui fait le buzz aujourd’hui, sur les impôts. L’article étant intéressant, je reviens momentanément de ma période de vacances pour vous en faire profiter.
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[Avertissement: Je parle dans ce texte d’argent, et j’en parle depuis ma position de personne travaillant pour un salaire minimum. Quand je dis “pauvre”, je parle depuis mes repères sur le sujet.]
Quand on a de l’argent, on a pas très envie qu’on nous prenne de l’argent. Parce que après on en a moins. C’est moins bien.
Du coup, c’est mieux qu’on nous prenne pas d’argent, à la place, non?
Présentée comme ça, la question est stupide. Évidemment qu’on est tous à l’aise avec l’idée de perdre le moins d’argent possible. Mais c’est également malhonnête de présenter les choses comme ça pour illustrer un propos plus large, notamment dans le cadre de l’impôt.
Je ne suis pas fin économiste, et je ne vais pas défendre précisément toutes les mécaniques de l’impôt, parce que honnêtement certaines m’échappent (par exemple la part de l’impôt qui sert à faire marcher la machine fiscale elle-même). En revanche, je sais quand parfois on me raconte des âneries.
En ce moment, c’est ce petit texte qui fait sensation partout sur mon Facebook:
Et je m’étouffe.
Le procédé est simple, pourtant: on prend cent euros, une somme qu’on se représente bien, c’est rond, c’est imaginable, et on retranche, on compartimente, pour visualiser mieux. Ça donne même l’illusion d’être honnête, par la magie des chiffres. Et le résultat est frappant: “Mince alors, si je suis pauvre, c’est parce que l’État se gave sur mon dos, et se gave encore plus sur le dos de mon patron! Mon patron donne BEAUCOUP et moi il me reste TRÈS PEU!”.
Parce que clairement ce texte n’a pas vocation à toucher la sensibilité des cadres sup’ qui vont devoir rétrograder à un hôtel trois étoiles dans leurs prochaines vacances. L’idée ici est de toucher les pauvres, pour leur montrer que leur galère, c’est la faute aux taxes, et que toute la bonne volonté du patron n’y peut rien.
Alors de grâce, vérifions ces chiffres. Au lieu de prendre cent euros et de sortir des pourcentages à l’emporte-pièce, détaillons le discours du monsieur. Prenons un SMIC. 1466.62 € brut par mois.
Les charges
Patron Ouin-ouin nous annonce qu’il paie 50€ de charges pour 100€ de salaire brut.
Le site de l’URSSAF, avec son estimateur de charges patronales (trouvable ici) nous parle de 352.37€ de charges par mois pour un SMIC. Eh oui, en-dessous de 1.6 fois le SMIC, on est loin des 50%, et plutôt vers les 25%, un peu moins même.
1.6 fois le SMIC, c’est un salaire de près de 2350€ bruts par mois. Même net, c’est pas mal. C’est pas, en tout cas, une somme autour de laquelle je me sentirais à titre personnel pauvre.
Patron Ouin-ouin gonfle son chiffre tout de go pour un tour de passe-passe épatant: s’il donnait plus, il devrait payer davantage! Il a les mains liées. Il fait tout ce qu’il peut.
Hum.
Je
ne vais même pas prendre le temps d’expliquer pourquoi les larmes d’un
patron me passent au-dessus. Pourquoi ses dépenses incompressibles à
lui, en tant que smicard, je m’en tamponne. Ma propre fiche de paie
m’empêche d’en avoir quelque chose à secouer.
La différence net-brut
Patron Ouin-ouin passe sans ambages au fait que sur cent euros bruts, le salarié va percevoir 70 euros nets.
Vérifions aussi, les outils ne sont pas difficiles à atteindre (par exemple ici). Un salaire non-cadre est réduit de 23% entre le brut et le net. Un salaire cadre de 25%. Je prends comme exemple le SMIC ici, c’est un salaire de non-cadre. Sur les 100€ bruts du bonhomme, le net serait donc de 77 et pas de 70. Et sur un SMIC, ça nous ramène à 1130€ nets par mois, et pas 1027. A l’échelle de petits salaires, cet écart est significatif.
L’impôt sur le revenu
Le patron vit dans un monde où le revenu est imposé à 30%. Ce monde existe, en France, quand on touche de 26791€ à 71826€ de revenu imposable par an. Une tranche qui démarre donc à 2232€ de revenu imposable mensuel. Là encore, une tranche où je sais que je ne me considérerais pas pauvre.
Pour une personne qui vit d’un SMIC à temps plein, c’est la tranche juste avant, celle à 14%. Moitié moins de ce qui est annoncé par Patron Ouin-ouin, donc. Pour ses cent euros bruts, qui sont donc en vérité 77 nets, il reste donc plus de 66€ une fois l’impôt sur le revenu déduit. On s’éloigne assez vite des 49€ annoncés à cette étape. A l’échelle d’un SMIC entier, et dans le cas d’une imposition maximale, si la personne vit seule sans personne à charge, ça laisse presque 972€ par mois une fois l’impôt sur le revenu déduit. On passera aussi sur le fait qu’en France, selon la quantité de personnes à charge, ou selon la situation familiale du contribuable, l’impôt sur le revenu est divisé en davantage de “parts”, et pèse donc moins lourd. (Je danse autour du fait que je ne connais pas bien la différence entre un salaire net et le revenu imposable, il y a peut-être un abattement forfaitaire de 10% que j’oublie quelque part mais faisons-en grâce à Patron Ouin-ouin).
La TVA
On touche ici à la fin du raisonnement de Patron Ouin-ouin, ça sera la moins facile à chiffrer précisément et c’est pourtant celle où il s’est le plus amusé sur le n’importe quoi.
La TVA à 20% existe en France, c’est vrai. L’article Wikipedia sur la TVA en France ne s’en cache pas. Il existe pour tous les produits qui ne sont pas soumis à un autre régime.
Une TVA à 10% s’applique dans tous ces cas-là:
Une TVA à 5.5% s’applique pour les produits de première nécessité, de
consommation courante, ou pour favoriser certains secteurs:
Je vous fais grâce des quelques cas de TVA à 2.2%.
En disant “La TVA est à 20%”, Patron Ouin-ouin avance dans le plus grand des calmes que son employé achète vraiment beaucoup de produits de luxe, en somme. Pas exactement la priorité d’un smicard. Le smicard va plus vraisemblablement poser une proportion significative de ses 972€ mensuels dans son projet “ne pas crever la dalle”, imposé à 5.5%.
En somme, si Patron Ouin-ouin dit “sur 150€ que je donne y’en a 39 qui finissent dans la poche de mon employé”, il parle d’un employé à plus de deux mille euros par mois (s’il peut se le payer, j’imagine que son business ne se porte pas trop mal, je suis plutôt content pour lui) qui claque son oseille exprès uniquement dans ce qui est taxé à fond et, j’imagine, ne mange pas. Pratique.
S’il parlait d’une personne au SMIC, il devrait dire “sur 124€ que je donne, y’en a 66 qui finissent dans la poche de mon employé”, en admettant que cette somme part largement dans des biens peu taxés. Moins de soixante euros de différence, ça claque moins que plus de cent dix, l’effet dramatique n’est pas aussi percutant. Mais pour ceux qui s’inquiètent le plus de l’argent qu’ils ne peuvent vraiment pas se permettre de perdre, pour les précaires, c’est un calcul plus honnête.
Ouais mais ça reste près de la moitié qui est ponctionnée par l’État!
Non.
Enfin, si, tout à fait, mais l’impôt ne disparaît pas dans le vide.
Dans un monde idéal où tous les humains sont honnêtes et où tout fonctionne selon l’intention initiale, cette taxation élevée reviendrait à un service public exceptionnellement bon, qui met l’accent sur l’accès à l’éducation, à la santé, aux transports de bonne qualité. Pour tous. Et à des allocations idoines.
Nous ne vivons tristement pas dans ce monde, et il y a fort à contester au sujet de la façon dont l’argent public est dépensé. Le contribuable finance en partie des choses bien moisies (la guerre, les cadeaux fiscaux aberrants, les mandats joyeusement cumulés, les perquisitions à la mords-moi-l’schtroumpf de fin 2015,…). Je ne veux pas nier cette réalité ou la rendre triviale. Il y a beaucoup de chemin à faire avant d’être entièrement content du denier public.
En revanche je sais de première main que dans les pays avec une fiscalité plus légère et sympa, les services de qualité ne sont à portée que des personnes qui ont les revenus pour se les payer. Se soigner dans les pays anglo-saxons, où l’État retient assez peu du salaire qu’on touche, n’est absolument pas la même affaire que se soigner en France.
Bien sûr, j’imagine qu’à deux mille euros par mois, on peut accéder à au moins une part de ces services privés ou ne pas trop sentir la différence du prix du ticket de bus.
Mais au salaire minimum, depuis une position de précarité, cette moitié ponctionnée nous est rendue dans tout ce qui fait notre vie au quotidien.
Bien sûr que ça veut dire que la classe moyenne et la classe supérieure paient en proportion davantage pour des services qu’elles seront moins promptes à utiliser. Et c’est tout à fait normal. Ça s’appelle la solidarité.
J'ajouterais qu'une grande partie de tes revenus partent dans le logement. Entre 25 et 35%. Et que ce loyer n'est pas assujetti à la TVA.
Puis pleurer sur les charges patronales et salariales c'est oublier que le chômage est financer par ça, et la plus grande partie de la sécu vient de là aussi.